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La Déconstruction et la Théorie des Actes de Langage

Kevin Halion


Chapitre 1: INTRODUCTION

Chaptire 2: LES ACTES DE LANGAGE ET LEUR BONHEUR
2.1 Le rejet par Austin de la distinction entre le constatif et le performatif
2.2 La théorie austinienne des actes de langage
2.3 La théorie searlienne des actes de langage
2.3.1 L’analyse searlienne de l’acte de langage
2.3.2 La critique searlienne d’Austin et le développement d’une théorie de signification

Chapitre 3: ACTES DE LANGAGE ET PARASITES
3.1 Les parasites austiniens
3.1.1 L’échec et le parasitisme
3.1.2 Rapports et reproductions
3.2 Les parasites searliens
3.2.1 La référence parasitaire
3.2.2 Les assertions feintes
3.2.3 Intention et conventions horizontales
3.2.4 La métaphore
3.2.5 Les illocutions double et hybride
3.3 Conclusion

Chapitre 4: DE L’IMPOSSIBILITE DU PUREMENT SERIEUX
4.1 Itérabilité
4.2 Derrida et la Théorie classique de l’écriture
4.3 Austin comme classique
4.4 Les actes de langage déconstruits
4.4.1 L’itérabilité et contextes anormaux
4.4.2 La nature graphématique des locutions
4.4.3 La nécessaire impureté des performatifs
4.4.4 Une typologie des formes d’itération

Chapitre 5: SUR LA REDUCTIBILITE DE POLYSEMIE ET LE CONTROLE DE PARASITISME
5.1 La Terminologie
5.2 Signification, Intentionnalité et Contexte
5.2.1 L’Intentionnalité dans Sec
5.2.2 La signification: intentionnelle et contextuelle
5.2.2.1 La signification d’une phrase, la signification énonciative: dans Searle et Derrida
5.2.2.2 Libres jeux, dissémination, et ambiguïté littérale
5.2.2.3 Intentions fongibles et phrases meaningful
5.3 Sérieux/Parasitaire: Derrida contra Searle
5.3.1 Citations parasitées et parasites cités
5.3.1.1 Citationnalité, Itérabilité, Parasitisme et Idéalisation
5.3.1.2 Mentionnabilité, parasitisme et règles sémantiques
5.3.1.3 Non-fiction/fiction et parole/écriture
5.3.2 Axiologies et la distinction sérieux/parasitaire
5.3.2.1 Une distinction simplement stratégique?
5.3.2.2 Une distinction éthique ou politique?
5.4 Conclusion

Chapitre 6: CONCLUSION
NOTES


Chapitre Premier

INTRODUCTION

Dans cet essai, j’examine, et défends sous une certaine forme, la distinction entre des emplois normaux de langage et des emplois dont on puisse dire qu’ils sont parasitaires sur ceux-ci. Cette distinction se fait dans la philosophie de J. L. Austin et dans celle de John R. Searle où elle est attaquée par Jacques Derrida. Je soutiens la critique derridienne de la distinction comme présentée par Austin, mais je défends l’emploi de la distinction par Searle. Plus précisément, je montre que, bien que la distinction soit défendable dans les deux philosophies, c’est seulement dans la philosophie de Searle que l’on puisse distinguer entre des actes de langage qui soient exclusivement ou normaux ou parasitaires.

La distinction fut introduite premièrement par Austin, notamment dans Quand dire, c’est faire où il essaya de concevoir le langage comme un genre d’activité sociale plutôt que comme une affaire de constater vraiment ou non. Austin montra comment le langage pouvait être employé aussi bien pour faire des promesses ou des déclarations, pour baptiser ou marier, pour parier ou pour exprimer une émotion, que pour faire des assertions. De même montra-t-il comment ces actes pouvaient échouer. Ces échecs, il appela l’infélicité des prétendus actes en question. De plus, il sentit que ces actes pourraient être parasités, c’est-à-dire qu’ils pouvaient s’employer dans des romans, des poèmes, des plaisanteries, des pièces de théâtre, et même dans des citations. Concernant de tels emplois il y avait quelque chose qui n’allait pas d’après Austin, et il crut qu’il y avait un certain rapport entre ceci et l’infélicité.

Des distinctions entre des emplois de langage heureux ou malheureux, normaux ou parasitaires, se font aussi dans les oeuvres de Searle — dans Les actes de langage, Sens et expression, et Intentionnalité. Mais sa façon de les expliquer, que je montre comme la meilleure des deux, diffère de celle d’Austin. Je procède par une considération de la critique par Derrida de la théorie austinienne dans laquelle il questionne la possibilité de faire les distinctions que fait Austin étant donné son appareil théorétique. Je montre que Derrida soulève des problèmes avec la théorie d’Austin qui sont insurmontables étant donné les mécanismes de celui-ci — quoique quelques-uns de ces problèmes soient peut-être dus au fait que sa théorie n’avait pas été suffisamment développée; mais je soutiens que, bien que Searle n’ait pas compris la critique derridienne et ait défendu la théorie des actes de langage contre une version affaiblie de la critique derridienne, néanmoins la théorie de Searle peut se défendre à la fois contre les types de critique que Derrida mène contre Austin, et contre les critiques que Derrida mène explicitement contre Searle lui-même. En d’autres mots, je soutiens que la distinction entre des actes de langage normaux et leurs parasites peut se défendre seulement dans l’oeuvre de Searle.

Afin de mieux introduire le sujet de cet essai, je présente tout de suite une caractérisation des thèmes fondamentaux que je traiterai. D’abord la distinction entre le normal et le parasitaire se conçoit parfois comme une distinction entre le normal et l’anormal, et parfois est-elle censée expliquer deux autres distinctions moins générales, à savoir la distinction entre le sérieux et le non-sérieux, et celle entre le littéral et le non-littéral. Distinguer entre le langage normal et le langage parasitaire, c’est effectivement distinguer entre des emplois de langage primaires et d’autres emplois qui soient, de manières différentes, dépendants ou dérivés d’eux. Ceci à son tour suppose que le langage soit comme un instrument qui, bien qu’il puisse avoir des fonctions propres à lui, peut s’employer aussi à d’autres fins. Comme tel, il peut être assimilé, par exemple, à un plumeau conçu pour épousseter autour d’objets fragiles — les propriétés du plumeau lui permettant pourtant d’être employé aussi pour chatouiller; ici épousseter serait la fonction primaire et chatouiller une fonction secondaire.

Si l’on caractérise le langage d’une telle manière, cela implique qu’il ait des fonctions propres à lui et qu’il puisse s’employer intentionnellement selon ces fonctions ou en d’autres manières. La fonction primaire, normale et sérieuse serait d’exécuter intentionnellement certains actes conventionnels comme, par exemple, affirmer ou promettre, d’autres emplois étant secondaires. Des emplois qui ne sont pas (nécessairement) liés principalement à l’exécution de conventionnels actes sociaux comprennent les plaisanteries, écrire des poèmes et des romans, ou enseigner des langues. En plaisantant, par exemple, le but est d’amuser; donc, si quelque chose est affirmé ou promis, cela serait une considération secondaire. Une fonction primaire de langage devient donc secondaire, et vice-versa. De même, en écrivant de la poésie, les affirmations et les déclarations en question seront secondaires — l’emploi esthétique du langage étant primaire. Et lorsqu’on enseigne une langue, les phrases de la langue que l’on emploie ne le sont pas — du moins tout au début — pour exécuter des actes conventionnels mais pour pratiquer des phrases, comme exercices de prononciation et comme tests de compréhension ou de traduction.

Il y a un sens où un emploi parasitaire de langage n’en est pas un emploi raté. On peut distinguer entre des emplois normaux de langage comme affirmer, promettre ou ordonner et les plusieurs tentatives ratées d’exécuter ces actes. Par exemple, dans une armée, on ne réussirait pas à ‘ordonner’ un officier supérieur puisque l’une des conditions de donner un ordre à quelqu’un est d’avoir un grade supérieur à celui auquel on prétend le donner. Un tel ‘ordre’ serait un échec mais ne serait pas pour autant parasitaire — où du moins ne le serait pas toujours — puisque l’on peut, bien entendu, donner un tel ‘ordre’ comme plaisanterie. Mais à moins d’être une plaisanterie ou autre type d’acte parasitaire, il serait tout simplement un ordre raté ou malheureux. Distinguer entre des emplois normaux et parasitaires de langage, ce n’est pas du même coup distinguer entre utilisations réussites et ratées. Un emploi parasitaire de langage, loin d’en être une utilisation erronée, est au contraire délibérée — ou du moins le peut-elle être. Donc la distinction normal/parasitaire ne peut s’assimiler à la distinction entre le réussi et le raté. Toutefois, nous verrons qu’il peut y avoir un rapport entre ces distinctions.

Il est important de pouvoir faire des distinctions entre l’heureux et le malheureux, et entre le normal et le parasitaire, puisque, sans ces distinctions, la théorie des actes de langage ne serait pas possible. Si l’on ne peut faire une distinction entre le normal et le parasitaire, alors on ne peut jamais donner les conditions sous lesquelles une promesse, par exemple, réussirait. Ceci parce qu’une promesse dont on ne pourrait déterminer si elle était sérieuse et littérale ou pas ne pourrait être caractérisée essentiellement, tout comme l’on ne pourrait dire ce que c’était pour quelque chose d’être un plumeau si l’on ne pouvait distinguer entre sa fonction primaire et ses fonctions secondaires que peut-être l’on ne peut même pas énumérer. Si l’on ne pouvait soutenir une distinction générale entre les promesses faites par un acteur sur scène et celles qu’il fait hors scène, alors on ne pourrait dire que celles faites hors scène entraînaient des conséquences que les ‘promesses’ faites sur scène n’entraînaient pas. On ne pourrait dire dans un cas que certaines règles étaient opérationnelles mais que quelques-unes étaient suspendues dans l’autre cas à cause du genre du contexte ou parce que certaines conventions avaient été invoquées.

Pour Austin, afin de distinguer les emplois normaux de langage des emplois parasitaires, et de même pour distinguer les emplois réussis des emplois ratés, il fallait considérer leur spécifique contexte ‘total’, à savoir le contexte large comprenant aussi bien les caractéristiques ‘internes’, tels que les intentions, que les caractéristiques ‘externes’, telles que le contexte social. Des emplois de langage ne pouvaient être malheureux ou parasitaires indépendamment de leur contexte total. Ces énonciations avaient des contextes qui leur étaient propres; par exemple, lors d’un mariage l’on dit: ‘Je vous déclare mari et femme’. Le propre contexte social d’un emploi de langage est la situation sociale dans laquelle il s’effectue, mais ce contexte doit aussi comprendre les intentions du locuteur puisqu’il se peut que certaines énonciations ne soient pas déterminables comme normales or parasitaires sans considérer les intentions de celui qui les énonce. Par exemple, une promesse malheureuse est insincère et en général l’insincérité relève de caractéristiques ‘internes’.

Selon Searle, la distinction se fait exclusivement en termes des intentions du locuteur ou de l’écrivain. D’emblée ceci fait en sorte que sa théorie apparaisse moins riche que celle d’Austin puisque les différences entre pièces de théâtre ou romans et la réalité semblent être plus qu’une simple question de ce que leurs auteurs eussent entendu dire. En fait, de telles différences semblent être textuelles et contextuelles. Mais, comme nous allons le voir, le critère intentionnel de Searle (avec une distinction entre l’intention de représenter et l’intention de communiquer) lui permet d’échapper à certaines critiques derridiennes d’Austin. Ceci parce qu’il reconnaît la possibilité qu’il n’y ait de l’acte de langage en question aucune marque textuelle ou contextuelle susceptible d’être aperçue par aucun auditeur ou lecteur.

Si l’on prend un vers de poésie hors de son contexte et considère s’il y a quelque chose qui nous montre que c’est bien un vers de poésie en non simplement une bizarrerie de langage, alors pouvons-nous éventuellement conclure qu’il s’agit bien de la poésie si, par exemple, le vers montre quelque habilité d’écriture. Mais à d’autres temps il ne sera pas clair et, selon Austin, nous serons obligés de considérer le contexte. On pourrait vérifier, par exemple, si le vers a été édité dans un recueil de poèmes. Parfois ceux qui apprennent une langue produisent d’intéressantes énonciations qui dans un autre contexte pourraient être prises pour de la poésie. Ils peuvent, par exemple, produire des énonciations qui seraient prises pour d’insolites métaphores, au lieu de de simples erreurs, s’il n’était pas clair que le contexte en question était un où quelqu’un commençait à apprendre une langue. Pour Searle, la seule façon de décider si une telle énonciation fût entendue métaphoriquement était de découvrir, de quelque manière que ce fût, que la personne qui l’avait énoncée ou écrite l’avait entendue métaphoriquement; il était possible qu’il n’y ait aucune marque textuelle ou contextuelle.

Dans cette thèse, j’examine comment de telles distinctions et suppositions furent présentées dans les théories des actes de langage d’Austin et de Searle. J’examine les raisons pour ces distinctions, leur faisabilité et si elles peuvent résister à l’examen critique de Derrida. Celui-ci s’attaqua fondamentalement à la distinction normal/parasitaire, de même qu’il s’attaqua à celle entre des énonciations heureuses et malheureuses, et les présuppositions de (ce qui était, d’après lui) tout système possible comprenant de telles distinctions. Son examen du type de cadre dans lequel de telles distinctions se font, nous obligera à une réévaluation des principes fondamentaux de la théorie des actes de langage. Les notions du contexte ‘propre’ ou ‘total’, qui jouent un rôle de fondement dans la théorie d’Austin, se montreront indéfendables. Et c’est à cause de ceci que, dans sa théorie, il ne peut y avoir une discrimination précise entre le sérieux et le non-sérieux, ou entre des hôtes et des parasites linguistiques. Il ne sera donc plus possible de distinguer le normal du parasitaire sauf relativement ou d’une manière perspective.

Voici comment je procède: premièrement (en chapitre deux) j’esquisse les principales caractéristiques de la théorie austinienne, en particulier de la partie qu’il appelait ‘la théorie des actes de langage’. Je mets en évidence ce qu’il dit à propos de vouloir dire, d’intentionnalité et de contexte afin de clarifier comment il comprenait la nature de langage. Ensuite j’examine de la part de Searle quelques critiques et modifications de la théorie austinienne. J’apporte une attention particulière à sa distinction entre la signification littérale d’une phrase (litteral sentence meaning) et la signification énonciative d’un locuteur (speaker’s utterance meaning).

Deuxièmement (en chapitre trois) je considère la façon dont Austin et Searle firent la distinction entre le normal et le parasitaire. Je montre comment Austin lia le parasitisme à un certain type d’infélicité associé à mal comprendre ou à ne pas réussir à ‘assurer la compréhension’ (to secure uptake), et j’indique quelques problèmes initiaux avec la distinction dans sa théorie. Par exemple, quelques actes normaux de langage semblent parasiter même ce que sa théorie caractérisera comme des parasites; ainsi il semblerait que l’acte normal de langage est parfois un parasite. Dans ce chapitre aussi je montre combien est utile la distinction que tira Searle entre la signification énonciative d’un locuteur et la signification littérale d’une phrase pour expliquer le rapport entre les actes de langage normaux et leurs parasites. Je montre comment elle lui permit d’expliquer comment une seule énonciation pouvait fonctionner de plusieurs façons différentes: par exemple, une énonciation pouvait être faite comme l’affirmation d’un point philosophique, la contradiction indirecte d’un point fait par quelqu’un d’autre, et comme une plaisanterie.

Troisièmement (en chapitre quatre), afin d’introduire les critiques derridiennes d’Austin, j’examine le traitement par Derrida d’une façon traditionnelle de faire une distinction entre la parole et l’écriture. Mais d’abord j’esquisse un concept, fondamental dans sa philosophie, qu’il utilise dans ses critiques d’Austin et de Searle: la notion d’« itérabilité » (et d’« itération »). Fondamentalement c’est la notion d’identité malgré des différences; et elle est censée expliquer comment des choses très différentes, telles que le mot de chat écrit et le même mot parlé, peuvent néanmoins être la même chose. Employant cette notion, il soutint que ce qu’il appelait la théorie ‘classique’ de l’écriture (censée être commune à toute la pensée occidentale et donc a fortiori à Austin) fût erronée. Il considéra que son attaque sur cette théorie (et les notions de polysémie irréductible et de la possibilité permanente ou structurelle d’échec qui vont main en gant avec son attaque sur cette théorie) minait la fondation de la théorie austinienne et, plus précisément, de la distinction normal/parasitaire. La fondation en question est le ‘propre’ contexte. Derrida considéra la caractérisation austinienne du propre contexte comme ordinaire, normale et sérieux, et la concomitante exclusion de considération des énonciations non sérieuses, comme conditions de possibilité de la théorie des actes de langage. Il considéra sa propre investigation comme montrant que cette fondation putative et la tentative exclusion du parasitaire étaient arbitraires et, en fait, impossibles. Il affirma la permanente possibilité structurelle de parasitisme et, en conséquence, l’impossibilité d’une théorie des actes de langage, ou austinienne ou searlienne. Je montre pourtant que son investigation ne nous oblige pas de convenir que la théorie des actes de langage en tant que telle soit impossible mais seulement qu’elle a besoin d’être révisée. Je montre qu’en fait la théorie survit dans l’oeuvre de Searle.

Finalement (en chapitre cinq) j’examine l’interprétation searlienne de la critique menée par Derrida contre la théorie austinienne des actes de langage. Ici je montre que Searle fut largement fourvoyé dans son attaque sur Derrida principalement pour avoir mal compris la terminologie derridienne. Toutefois, je montre que, malgré sa critique ratée de Derrida, sa théorie des actes de langage normaux et parasitaires est défendable contre les critiques de Derrida. De plus, sa théorie peut expliquer les perspicaces idées de Derrida en les incorporant dans une théorie qui explique les emplois de langage d’une manière systématique. Bref, sa théorie réussit à expliquer, d’une façon plus claire et plus systématique que celle de Derrida, les rapports entre emplois normaux et parasitaires. Elle montra que la critique derridienne, ou sa tentative de déconstruction, de la théorie des actes de langage est en fin de compte un échec.

Dans cet essai, en somme, je défends la distinction normal/parasitaire et je montre que, avec la théorie searlienne, il est possible de distinguer entre les actes de langage normaux et leurs parasites. Je fais ceci en rejetant l’attaque fondamentale menée par Derrida contre la possibilité et de faire la distinction et de distinguer entre des utilisations normales de langage et des utilisations parasitaires.



Chapitre Deux

LES ACTES DE LANGAGE ET LEUR BONHEUR

Dans ce chapitre je présente l’acte de langage (ou ‘de discours’) et je montre comment il peut être ou heureux ou malheureux. Afin de faire ceci efficacement il va falloir traiter la question systématiquement. Bien qu’il puisse apparaître évident que la première question à poser devrait être: ‘Qu’est ce que c’est qu’un acte de langage?’, je vais d’abord examiner la motivation pour une théorie des actes de langage. Je fais ceci pour montrer plus tard, après avoir présenté la distinction entre actes de langage sérieux et parasitaires, que tout comme l’affirmation (ou ‘constatif’) et le performatif doivent être d’une certaine manière synthétisés afin de produire la meilleure explication de la pratique linguistique, le normal (ou ‘sérieux’) et le parasitaire doivent de même être synthétisés. Je commence donc par expliquer comment l’acte de langage naît d’une synthèse du constatif et du performatif. Quand je dis que les deux doivent être synthétisés, ce que je prétends essentiellement est que justement ce qu’auparavant semblait évidence de deux choses différentes semble maintenant évidence d’une chose à deux dimensions (ou caractéristiques générales).

Aussi bien que montrer comment l’acte de langage naît, dans ce chapitre je montre comment il peut être heureux ou malheureux. Plus tard je montrerai que, tout comme une distinction générale ne peut être faite dans la théorie d’Austin (bien qu’elle le puisse dans celle de Searle) entre des actes de langage qui soient exclusivement ou sérieux ou parasitaires, une distinction générale entre des actes de langage qui soient heureux ou malheureux ne peut non plus être faite.

Puisqu’il y a deux différentes théories principales des actes de langage, et puisqu’elles diffèrent significativement l’une de l’autre sur la question d’actes de langage sérieux ou parasitaires, dans ce qui suit j’examine séparément les deux théories d’Austin et de Searle. Plus tard il sera nécessaire de discriminer entre les critiques qui touchent la distinction comme faite par Austin et celles qui la touchent comme faite par Searle. Premièrement j’examine la théorie d’Austin et ensuite je montre ce que Searle y change et ajoute. En ceci je fais attention particulièrement à la plus grande importance attribuée par Searle à l’élément significatif de l’acte de langage. Plus tard je montrerai comment cela joue un rôle significatif dans la conservation de la distinction entre le normal et le parasitaire.

En conformité avec les articulations de la présentation de mon traitement esquissées ci-dessus, je divise ce chapitre de la manière suivante: premièrement j’examine le développement de l’acte de langage à partir de la synthèse du constatif et du performatif; deuxièmement je considère la théorie des actes de langage d’Austin; et troisièmement je montre comment celle de Searle en est un développement.

2.1 Le rejet par Austin de la distinction entre le constatif et le performatif

La théorie des actes de langage d’Austin naît de sa considération, et refus, d’une distinction qu’il voit comme centrale à la philosophie de langage jusqu’à la sienne. C’est la distinction entre des énonciations significatives, censées toutes être assertions de ce qui est ou n’est pas le cas, et des énonciations sans signification. Ce point de vue tient que les assertions seules sont significatives. Mais Austin rejette ceci en indiquant une autre classe d’énonciations ordinaires qui sont ni sans signification ni ‘constatives’ (c’est-à-dire qu’elles ne sont pas des assertions). Il appelle de telles énonciations significatives mais non constatives des ‘performatives’ puisqu’elles sont des énonciations dont la production, étant donné certaines conditions que j’examine ci-dessous, sert comme exécution d’un conventionnel acte social. Donc au lieu de la traditionnelle distinction entre le constatif et le non-sens, Austin en effet postule deux distinctions: entre le constatif et le performatif, et entre l’énonciation significative et l’énonciation non significative. Dans cette section j’explique pourquoi Austin rejette la distinction qu’il considère traditionnelle et pourquoi en fin de compte il rejette même sa propre distinction entre le constatif et le performatif. J’appelle sa philosophie dès le refus de la traditionnelle distinction jusqu’à l’abandon de la distinction constatif/performatif la théorie des performatifs, et je la contraste avec ce qui y fut substitué après cet abandon, à savoir la théorie des actes de langage.

Maintenant j’examine la théorie des performatifs. L’énonciation d’un performatif, comme je l’ai déjà remarqué, est l’exécution d’un acte conventionnel par la production d’une certaine énonciation dans un certain contexte. Par exemple, dire ‘Oui [je prends cette femme...]’ comme réponse à la question du prêtre ou du maire: ‘Prenez-vous...?’, lors du mariage où l’on se marie, est ipso facto l’acte de se marier avec la personne nommée. Ces mots ne rapportent pas l’événement du mariage mais y donnent effet. L’énonciation ici de ‘Oui [je prends...]’ n’affirme rien qui puisse être découvert comme vraie ou faux. Ils ne constatent ni vraiment ni à tort que l’on se marie, mais font en sorte qu’il soit vrai de dire que l’on se marie.

Il y a une asymétrie entre constatifs et performatifs qu’exprime Austin en parlant de leur différente direction d’ajustement.[1] Que d’affirmer quelque chose est, d’une certaine façon, d’ajuster les mots au monde. L’assertion sera vraie si elle peut y être ajustée (comment que ceci soit déterminé); autrement elle sera fausse. Que d’énoncer un performatif pourtant est d’ajuster le monde à ses propres mots; c’est d’employer le langage pour effectuer au monde un nouvel état de choses. C’est à dire qu’un constatif rapport un état de choses tandis qu’un performatif est un moyen conventionnel d’y donner lieu et souvent sans plus de cérémonie. Par exemple, si je dis ‘Je promets...’, alors, sans plus de cérémonie, j’ai promis.[2]

Une différence entre l’exécution d’une promesse et celle d’un baptême, par exemple, est que dans le premier cas seulement l’énonciation de certains mots suffit pour exécuter l’acte. Que de dire ‘Je promets...’ est de promettre, tandis que dire ‘Je vous baptise...’ ne compte pas tout seul pour baptiser sans plus de cérémonie. D’ordinaire pour baptiser, cas d’urgence exceptés, il est nécessaire d’être prêtre (ou un éventuel équivalent). On est obligé d’exécuter aussi certains actes comme verser de l’eau sur le front de l’infant. Faut de ces actes concomitants, l’énonciation en question n’effectuerait pas le baptême. De même, sans mots il n’y aurait pas de baptême.

Ceci montre l’importance du contexte d’une énonciation performative. Énoncer certains mots dans un certain contexte constitue l’exécution d’un acte social. Les mots et le contexte seraient établis par convention (mais je montrerai plus tard qu’à vrai dire la convention ne peut pas les ‘établir’).[3] Les performatifs énoncés dans des contextes qui conviennent sont ‘heureux’ par opposition à ceux qui ne le sont pas et sont donc ‘malheureux’.[4] Par exemple, afin que les mots ‘Je promets’ constituent justement une promesse, le locuteur ne peut être dans la situation d’avoir été ordonné, par quelqu’un à même de le lui ordonner, de faire cet acte même qu’il promettrait de faire. Plus clairement, il ne faut pas, dans le cas d’un baptême, que le candidat soit connu comme ayant déjà été baptisé.

Ceci n’est pas tout pourtant. Les performatifs peuvent être évalués d’une autre manière pour leur bonheur ou malheur. Un performatif est défectueux si son énonciation est insincère. Dire ‘Je promets...’ tout en entendant de ne pas faire ce que l’on promettrait est de promettre défectueusement (à l’opposé de ne pas promettre du tout comme dans le dernier exemple). Son énonciation est malheureuse en tant que ne pas exécutée avec les intentions, croyances ou attitudes appropriées.[5]

Tout comme une assertion est jugée, d’après Austin, selon qu’elle correspond ou non à l’état des choses qu’elle prétend représenter, un performatif est jugé selon qu’il donne lieu ou non à l’état de choses auquel il prétend donner lieu. On juge l’assertion de quelqu’un à propos d’un certain état de choses en demandant si ce qu’il en avait dit en était vrai. On juge l’énonciation performative de quelqu’un prétendant donner lieu à un certain état de choses en demandant si elle a conventionnellement réussi (s’il y a la possibilité qu’elle aurait pu rater) ou bien si elle a été sincère (dans le cas où la sincérité aurait été à propos). Considérons le cas de promettre. On n’aura pas promis, même ayant énoncé les mots ‘Je promets...’, s’il est clair qu’il n’y avait pas de possibilité que l’on fasse ce que l’on promettrait. Dans ce cas, il est conventionnellement accepté, une telle énonciation ne compte pas comme une promesse. Cette énonciation serait alors malheureuse et le locuteur n’aurait pas réussi à promettre.

La variété de types de malheur performatif exige un examen plus ample. L’infélicité, malheur ou échec est une question de comment les énonciations performatives fonctionnent dans un contexte donné. Ceci est ‘l’acte de discours tout entier’ dans sa ‘situation complète’.[6] Il comprend de circonstances ‘internes’ et ‘externes’ (ou de circonstances intentionnelles et mondaines). On s’approche de ces deux aspects de la situation complète ou totale en esquissant systématiquement les types de problèmes dont peut souffrir un performatif et donc, par contraste, ce qui pour eux peut aller bien. Notons qu’un performatif heureux est un performatif qui n’est pas malheureux; c’est-à-dire qu’il est déterminé négativement à travers un examen de la situation totale pour trouver d’éventuels défauts. Cette idée d’un contexte total (c’est-à-dire, le contexte y compris les états intentionnels du locuteur) sera importante plus tard quand je considérerai de critiques menées contre Austin. Je montrerai alors qu’en fait, parce qu’un contexte ne peut être totalisé de cette manière, le performatif (et plus particulièrement l’acte de langage) ne peut jamais être déterminé.

Lorsqu’un performatif est malheureux à cause de circonstances externes on dit que c’est un ‘insuccès’ (misfire). Ceci peut survenir à cause d’un ‘appel indu’ (misinvocation) ou d’une ‘exécution ratée’ (misexecution). Dans le premier cas, soit les conventions n’existent pas comme invoquées ou elles sont mal invoquées. Il y a donc deux types d’appel indu: les non-jeux (non-plays) et les ‘emplois indus’ (misapplications).[7] Un non-jeu a lieu quand une convention n’existe pas, bien que l’on semble y faire appel (comme, par exemple, quand un homme en présence de témoins dit à son épouse: ‘Je vous divorce’); un emploi indu a lieu quand une convention n’est pas correctement appliquée (par exemple, quand un homme marié commette la bigamie).[8]

Dans le cas d’exécutions ratées, l’autre genre d’insuccès, les procédures conventionnelles ne sont pas pleinement exécutées. Ici encore il y a deux types: des ‘défectuosités’ (flaws) et des ‘accrocs’ (hitches). Dans le cas du premier, si l’une des deux parties à une cérémonie de mariage dit ‘Oui [je prends...]’ et l’autre dit ‘Non [je ne prends pas...]’, alors le mariage est défectueux. Il y aurait un accroc dans la situation où quelqu’un pariait mais personne n’acceptait son parie. D’après Austin on n’aurait pas réussi à parier parce que la procédure conventionnelle n’a pas été complétée.

Pour compléter la classification qu’offre Austin il faudra considérer les performatifs qui sont malheureux dû à de circonstances intentionnelles (ou ‘internes’).[9] Ceux-ci sont des ‘abus’ plutôt que des insuccès et ici encore il y en a deux types: des ‘insincérités’ et des ‘non-accomplissements’ (non-fulfilments), ou ruptures d’engagement. Promettre sans avoir l’intention d’honorer sa promesse, c’est abuser cette procédure ou même, comme l’exprime parfois Austin, abuser la formule ‘Je promets...’. Un cas de non-accomplissement aurait lieu où quelqu’un promet sincèrement mais n’accomplit rien.[10]

Voici un rendu schématique de ces distinctions:[11]

  1. Insuccès — échec d’énonciation, raisons externes:
    1. appels indus — acte approprié rate critères conventionnels:
      1. non-jeux — pas de convention appropriée,
      2. emplois indus — convention mal appliquée;
    2. exécutions ratées — acte approprié rendu défectueux:
      1. défectuosités — procédure conventionnelle partiellement rejetée,
      2. accrocs — procédure conventionnelle non complétée.
  2. Abus: échec d’énonciation, raisons internes:
    1. insincérités — absence d’intention(s) appropriée(s),
    2. non-accomplissements — intention(s) non complètement actualisée(s).

Cette typologie de performatifs malheureux n’est pas censée être une table de catégories d’échec. Austin signale qu’elle n’est pas complète, et que les catégories ne sont pas mutuellement exclusives.[12] Pour montrer que les types ne sont pas mutuellement exclusifs, il donne l’exemple de promettre à un âne de lui donner une carotte: est-ce un non-jeux (aucune convention ne gouvernant les promesses aux ânes) ou un emploi indu (la convention de promettre ne s’étendant pas jusqu’aux ânes)? Austin pense que c’est peut-être les deux à la fois. Il y aurait un certain ‘chevauchement’ (overlap) au cas où, au lancement d’un bateau, une personne non désignée déclare ‘Je baptise ce bateau le Joseph Staline’ pendant qu’il brise une bouteille de champagne à la coque et, d’un coup de pied, le fait glisser dans la rade. Austin ne s’inquiète pas de comment désigner cet acte: le bon acte mais pas la bonne personne, une procédure conventionnelle non achevée, un emploi indu ou un accroc?

La typologie n’est pas complète non plus parce que, les performatifs étant des actions, ils sont sujets « à un certain nombre de types d’insuffisances auxquels toutes les actions sont sujettes, mais qui sont distincts — ou que l’on pourrait distinguer — de ce que nous avons choisi de discuter sous le nom d’échecs (ininfelicities) ».[13] Ici il est question de contraints sur un acte, comme quand quelqu’un promet, un couteau à la gorge. En générale c’est quand on agit non intentionnellement.

Austin donc ne propose sa liste d’échecs ni comme complète ni comme mutuellement exclusive; il ne prétend non plus que personne ne pourrait mieux faire.

Donc la façon dans laquelle nous classifierions les échecs sera peut-être une chose plutôt difficile, et peut même être en fin de compte un peu arbitraire. Mais bien sûr les avocats ... ont inventé tout une gamme de termes techniques et ont fait plusieurs règles au sujet des différents types de cas, lesquelles les aident à classifier assez rapidement ce qui ne va pas dans n’importe quel cas considéré.[14]

Ici Austin est pragmatique; comme le montre son habitude typique de faire référence aux pratiques des avocats, notre classification dépendra de nos intérêts.

Qui plus est, d’après Austin les conventions sont par inhérence vague:

Il est dans la nature même de toute procédure que les limites de son applicabilité et aussi, bien sûr, sa ‘définition’ précise demeurent vagues. Il se présentera toujours des cas difficiles et marginaux, où rien dans l’histoire antérieure d’une procédure conventionnelle ne décidera d’une manière définitive si cette procédure est ou non correctement appliqué à tel cas.[15]

D’où qu’elles proviennent, les conventions s’appliquent clairement à certains cas mais pas si clairement à d’autres. Il se peut que pour une certaine société il ne fût jamais nécessaire d’employer une convention d’une certaine manière; pour cette société donc il n’avait jamais été important de se prononcer clairement sur le cas particulier en question. L’exemple que donne Austin ici, tout bizarre qu’il est, ayant affaire à l’éventuel baptême d’un chien, montre combien il est difficile de décider quel type d’échec serait en question dans une tentative de baptiser un animal. La raison, ou une partie de la raison, est qu’en général la société n’a pas à considérer de tels cas. Ils sont, pour ainsi parler, au-delà de la portée de (l’emploi de) cette convention.

Austin présente donc une théorie de performatifs qui reflète la nature vague des conventions dans la mesure où elle refuse de catégoriser précisément les plusieurs façons dont on peut faire, ou ne pas réussir à faire, une énonciation performative. A ce point il semble n’être certain que de deux choses: qu’il y a des énonciations significatives qui ne peuvent être ni vraies ni fausses mais simplement heureuses ou malheureuses, et que les seules autres énonciations significatives sont celles qui sont capables d’être vraies ou fausses mais non pas d’être heureuses ou malheureuses. Les constatifs sont évalués selon leur vérité, et les performatifs selon leur bonheur.[16]

En fin de compte Austin trouvera que les performatifs peuvent être évalués selon le critère de vérité, et les constatifs selon celui du bonheur. Il en résultera que la distinction constatif/performatif sera jugée ou floue ou inutile, et ces deux types seront synthétisés. Mais avant que je n’y arrive, il faut que je contraste brièvement la logique des performatifs avec celle des constatifs. Ceci, avec une démonstration de comment les constatifs peuvent être évalués pour leur bonheur et les performatifs pour leur vérité, nous permettra de considérer si la distinction entre constatifs et performatifs est floue mais utile, ou tout simplement inutile.

En ce qui concerne la logique des performatifs et des constatifs, Austin considère les manières dont ils présupposent (presupposition), entraînent (entailment) et laissent entendre (implication). Tandis qu’un constatif est censé laisser entendre d’autres affirmations (ou la vérité ou fausseté d’autres affirmations), un acte n’est pas censé laisser entendre d’autres actes. De même, tandis qu’un acte n’est pas censé présupposer ou entraîner quoi que ce soit, un constatif présuppose un certain état de choses et, avec d’autres constatifs, entraîne certaines conclusions. Mon acte d’éternuer, par exemple, ne présuppose, ni n’entraîne, ni ne laisse entendre, quelque acte ni assertion que ce soit. Si les performatifs sont des actes, alors on attendrait de même qu’ils ne présupposent, ni n’entraînent, ni ne laissent entendre quoi que ce soit.

Considérons les exemples que donne Austin de présuppositions, suites (entailments) et implications. Voici trois phrases qu’il examine:

(1) Tous les enfants de Jean sont chauves, mais Jean n’a pas d’enfants.
(2) Le chat est sur le paillasson, mais je ne le crois pas.
(3) Tous les invités sont français, mais quelques uns ne le sont pas.[17]

En ce qui concerne (1), le premier conjoint présuppose que Jean ait des enfants et donc que la phrase ‘Jean a des enfants’ soit vraie. Le deuxième conjoint contredit ceci. Donc la phrase se trouve dans une contradiction puisqu’elle nie ce qu’elle présuppose.

En considérant (2) on remarquera que, bien que la première partie ne présuppose ni la seconde ni sa contradiction (le chat pouvant bien être sur le paillasson sans que je le croie), affirmer la première partie laisse entendre qu’on la croie (si pour l’instant on ignore mensonges, blagues, etc.); donc il laisse entendre que ce serait vrai pour celui qui énonce la première partie d’affirmer aussi ‘Je crois que le chat est sur le paillasson’ et faux pour lui d’affirmer le contraire de ceci. Puisqu’il en affirme le contraire, son assertion contredit ce que son acte de l’affirmer laisse entendre qu’il croit.

De même, quelqu’un se contredirait qui énoncerait (3). Si l’on regarde la première partie de ce qu’il affirmerait: ‘Tous les invités sont français’, c’est clair qu’elle entraîne la phrase suivante: ‘Il n’est pas le cas que quelques uns des invités ne sont pas français’. Mais la seconde partie de son affirmation, ‘quelques uns ne le sont pas’ (c’est-à-dire que quelques invités ne sont pas français), entraînerait la suivante: ‘Il n’est pas le cas que tous les invités sont français’. Donc la première partie de la phrase entraîne la contradiction de la deuxième partie et la deuxième partie entraîne la contradiction de la première partie. C’est-à-dire,

(3) "x (Fx ® Gx) & $x (Fx & - Gx)

(i.) "x (Fx ® Gx) ® -$x (Fx & - Gx)
(ii.) $x (Fx & - Gx) ® -"x (Fx ® Gx)

Donc (3) est une contradiction.

Austin montre ensuite qu’il y a des éléments qui ressemblent à de présuppositions, suites et implications, mais qui concernent de performatifs: « Ces trois façons de ne pas se débrouiller correspondent à trois façons dans lesquelles des énonciations performatives peuvent être malheureuses ».[18] Ici de même y a t-il trois exemples:

(4) On dit: je vous lègue ma montre, mais je n’en ai aucune.
ou
N’ayant aucune montre, on dit: je vous lègue ma montre.

(5) On dit: je promets d’être là, mais je n’ai aucune intention d’y être.
ou
N’ayant aucune intention d’y être, on dit: je promets d’être là.

(6) On dit: je vous souhaite le bienvenu, mais allez-vous en au diable.
ou
On abuse un invité tout en lui disant: je vous souhaite le bienvenu.
ou
Tout en le mettant à la porte on dit à son invité: je vous souhaite le bienvenu.

Après ce qui à été montré ci-dessus à propos des échecs, il doit être clair que (4) est un cas d’insuccès puisque la convention de léguer est invoquée mais ne peut pas être effectuée. (5) est un abus de l’institution de promettre puisqu’il y a une question d’insincérité. (6) de même est un abus, celui de non-accomplissement. Quoiqu’Austin à ce point n’emploie pas tous ces termes, il convient de les noter pour ce qui suit.

Ces trois derniers exemples d’échecs performatifs montrent de similitudes avec les mauvaises formes de raisonnement des constatifs des trois premiers exemples. Comparons (1) et (4): tout comme ‘Tous les enfants de Jean’ présuppose (étant donné une interprétation existentielle du mot de tous) que Jean ait d’enfants, ‘Je vous lègue ma montre’ présuppose que le locuteur en possède une.[19] Alors ici il n’est pas simplement question de montrer qu’afin de léguer une montre il faut en avoir une à léguer, mais qu’il y a une intéressante similitude entre ceci et la présupposition dans la mesure où, tout comme une condition de léguer une montre légitimement est d’en posséder une, une condition de faire une vraie assertion à propos des enfants de Jean est que Jean ait bien des enfants (ou que ‘Jean a des enfants’ soit vraie ou, du moins, que l’on croit dans la vérité de cette phrase).

En ce qui concerne (2) et (5), citons d’abord les mots d’Austin:

Tout comme dire que le chat est sur le paillasson laisse entendre que je le croie, quand je dis que je promets d’être là ça laisse entendre que j’ai l’intention d’y être... Si nous ne croyons pas, ou encore n’avons pas l’intention, appropriée au contexte de notre énonciation, alors dans chaque cas il y a une manque de sincérité et un abus de procédure.[20]

Tout comme le fait d’affirmer certaines phrases laisse entendre que l’on a certaines croyances, de même le fait d’énoncer certains performatifs laisse entendre que l’on a certaines intentions. Si dans l’un ou l’autre de ces cas on n’a pas l’intention ou la croyance qui convient, alors on abuse ou de la convention de dire la vérité (même s’il n’est pas bien clair qu’il y ait une telle convention) ou de celle de promettre. Dans le premier cas il sera attendu que l’on dit la vérité dans la mesure où on la voie et, dans le deuxième, que l’on ne promet que ce que l’on a l’intention de faire.

En ce qui concerne (3) et (6), Austin les compare avec moins de succès. Une suite logique a affaire avec la compatibilité de phrases quant à leur valeur de vérité: les phrases ‘Tous les invités sont français’ et ‘Quelques invités ne sont pas français’ ne peuvent toutes les deux être vraies à la fois et dans le même univers de discours. Quand on énonce la première phrase on est tenu à accepter toutes les phrases qui lui soient consistantes. Quand quelqu’un dit ‘Je vous souhaite le bienvenu’, ça aussi donne lieu à des engagements, dans l’occurrence de se comporter d’une manière accueillante et non abusivement. Tout comme accepter la phrase ‘Tous les invités sont français’ nous oblige aussi d’accepter ‘Quelques invités sont français’, de même ‘Je vous souhaite le bienvenu’ nous oblige de vous accueillir chaleureusement (particulièrement en ce que nous disons ensuite) sur peine d’être incohérent ou capricieux. Quand nous accueillons quelqu’un, tout comme quand nous faisons une affirmation, c’est en générale attendu que nous soyons consistants (ce mot étant entendu assez largement pour éviter tout équivoque).

Jusqu’à présent on a montré comment (4) ressemble à (1), (5) à (2), et (6) à (3). Austin pourtant veut aussi voir les choses de l’autre perspective, à savoir où au lieu de prendre (1), (2) et (3) comme paradigmes, il prend (4), (5) et (6). Il veut montrer que tout comme (4) semble une question de présupposition, (5) d’implication, et (6) de suite logique, de même (1) semble une question d’insuccès, (2) d’abus de procédure ou de convention (en l’occurrence l’insincérité), et (3) d’abus de procédure (en l’occurrence le non-accomplissement).

Considérons (1) d’abord comme un type d’insuccès. Un performatif qui ne réussit pas (à cause d’un non-jeu, emploi indu, défectuosité ou accroc) est considéré comme ‘nul’ (void), tout comme une affirmation qui ne fait que se vouloir référentielle:

nous pouvons reprendre pour la doctrine [des constatifs] le terme ‘nul’ comme employée dans la doctrine du malheur du performatif. L’assertion au sujet des enfants de Jean est, nous pouvons le dire, ‘nul à cause de manque de référence’, ce qui est exactement ce que diraient des avocats au sujet du prétendu legs de la montre. Donc ici est une première instance où un problème qui affect des assertions se révèlent identique avec un des malheurs typiques à l’énonciation performative.[21]

Tout comme le performatif n’est que prétendu, l’affirmation n’est qu’une prétendue affirmation (étant donné la présupposition, inacceptable peut-être, qu’une affirmation doit être exclusivement ou vraie ou fausse); dans les deux cas il manque quelque élément qui pourrait faire en sorte que les énonciations soient heureuses. Alternativement on peut dire que dans les deux cas est supposé quelque fait ou événement n’ayant pas cours.

Concernant (2) le cas est plus clair. Que de dire que le chat est sur le paillasson laisse entendre qu’on le croie, parce qu’il serait absurde de dire: ‘Le chat est sur le paillasson, mais je ne le crois pas’. Dire ceci n’est point nier que les deux conjoints peuvent être vrais ensemble, mais seulement qu’ils peuvent être en toute vérité affirmés ensemble. Austin veut dire qu’ici de même il y a un abus de procédure. La convention qui gouverne les affirmations concernerait l’affirmation à notre mieux de la vérité. Que de ne pas le faire serait d’être insincère. Mais, même si (2) est d’une façon convaincante caractérisé comme insincère (ce qui n’est pas le cas), tellement est-il absurde que, plutôt que de croire insincère la personne qui l’affirme, on la croit folle. Toutefois si l’on ne croyait pas que le chat fût sur le paillasson mais affirmait qu’il y était (la version alternative de (2)), on serait évidement insincère et se trouverait universellement reconnu comme tel. Affirmer ce que l’on ne croit pas pourrait, dans ce cas, être considéré comme un abus de la convention d’affirmer.[22]

Austin montre que (3) peut être interprété comme un non-accomplissement ou rupture d’engagement. Pour la forme il demande si, ayant proclamé que ‘Tous les invités sont français’, je ne « m’engage dans une façon plus ou moins rigoureuse de me comporter dans l’avenir dans une certaine manière, particulièrement en ce qui concerne les assertions que je ferai ».[23] Évidemment, comme dans le cas de (6), il y a un abus en question dans le cas de (3). On attendra à ce que quelqu’un en dérive l’assertion: ‘Quelques uns des invités sont français’, plutôt que: ‘Quelques uns des invités ne sont pas français’, de même que l’on attend de quelqu’un qui dit: ‘Soyez le bienvenu!’ qu’il se comporte avec courtoisie.

Dans sa comparaison donc de la logique des constatifs avec celle des performatifs, Austin réussit à montrer d’intéressantes similitudes entre la compatibilité des actes conventionnels en société et la compatibilité des énonciations dans le langage rationnel. Il y a similitude entre la négation de ce que l’on présuppose et le legs de ce que l’on ne possède pas. De plus, dire ce que l’on ne croit pas, ou affirmer que l’on ne croit pas ce que l’on dit, ressemble à promettre quelque chose que l’on n’a pas l’intention d’accomplir, ou promettre quelque chose et ensuite dire que l’on n’a pas l’intention d’accomplir sa promesse. De même, nier ce qu’entraînent ses assertions ressemble à se commettre à une certaine suite d’actions et puis agir d’une manière incompatible. Telles similitudes montrent, du moins, que constatifs et performatifs se ressemblent à la manière dont ils sont liés aux conventions de la vie quotidienne. Ils s’accordent tous les deux, ou ils ne s’accordent pas, avec le contexte total (total speech situation); et ils engagent celui qui les énoncent à accepter certaines autres phrases ou à se comporter d’une certaine manière.

Dans Quand dire, c’est faire Austin termine son investigation de la logique des constatifs et des performatifs en indiquant qu’il y a « un danger que notre initial et tentative distinction entre des énonciations constatives et performatives tombe en panne ».[24] Il indique que « des considérations de type bonheur et malheur peuvent atteindre les affirmations (ou certaines d’entre elles), et que des considérations du type vérité et fausseté peuvent toucher les performatifs (ou certains d’entre eux) ».[25] Le langage de dangers, crises et infections et à remarquer; j’y retourne plus tard.[26]

Qu’est que l’on doit conclure: qu’il n’y ait pas de distinction entre constatifs et performatifs? que la distinction n’est pas exacte, mais plutôt floue? ou, que les concepts de constatif et de performatif doivent être abandonnés? Logiquement, il ne suit pas qu’une distinction n’est pas valide parce qu’elle n’est pas sans exception.[27] Que de ne pas pouvoir trouver un critère (ou classe de critères) pour distinguer entre constatifs et performatifs, ne signifie nullement qu’il n’y ait aucune distinction à faire. Le fait que l’on reconnaît que les critères ne fonctionnent pas toujours montre que l’on peut bien faire la distinction bien que l’on ne puisse pour autant donner une règle selon laquelle on la fait. Ceci montre toutefois « qu’il y a danger de voir s’effondre la distinction initiale et provisoire entre constatifs et performatifs ».[28] Telle apparaît être l’attitude, ou crainte, d’Austin dans les cinq premières conférences de Quand dire, c’est faire. Pourtant dans conférences V et VII, avant l’introduction de la théorie des actes de langage, Austin semble ne plus s’inquiéter de ne pouvoir trouver un critère qui serait à toute épreuve.

En fait Austin abandonne la distinction entre constatifs et performatifs parce que son étude d’éventuels critères le mène à apprécier une meilleure façon de traiter des idées en question.

Il est temps ... de reprendre le problème à neuf. Il nous faut reconsidérer d’un point de vue plus générale les questions: en quel sens dire une chose, est-ce la faire? en quel sens faisons-nous quelque chose en disant quelque chose? (Et peut-être aussi, ce qui est un autre cas: en quel sens faisons-nous quelque chose par le fait de dire quelque chose?)[29]

Son étude de la distinction performatif/constatif peut être vu comme lui permettant de traiter toutes les énonciations comme, dans un sens, performatives.[30] Dorénavant, au lieu de parler de performatifs et de constatifs, il parlera d’actes de langage (speech acts). Ceci ne doit pas être considéré comme évidence qu’Austin pense que la distinction performatif/constatif ne peut être faite. Évidemment elle le peut, puisqu’elle l’est, mais elle ne peut pas être faite avec précision, et même où il semble y avoir d’évidents constatifs, le fait que l’on pourrait leur faire précéder par ‘j’affirme que’ montre qu’elles peuvent être conçues comme des performatifs.

L’investigation austinienne de la distinction constatif/performatif peut être considérée, qu’elle fût ainsi conçue ou non, comme une investigation dialectique. Elle commence avec deux classes d’énonciation en apparence différentes: celle des vraies ou fausses énonciations non aptes à être considérées comme heureuses ou malheureuses (à savoir, les constatifs), et celle des heureuses ou malheureuses énonciations non apte à être considérées comme vraies ou fausses (à savoir, les performatifs). Mais avec de revendications, pour ainsi parler, du côté performatif que quelques soi-disant constatifs semblent plutôt performatifs; et de revendications du côté constatif que quelques soi-disant performatifs aient une dimension constative, la distinction commence à se dissoudre. On voit combien les constatifs sont comme des performatifs, et vice versa. Le résultat de ce dialectique est une synthèse du performatif et du constatif comme l’acte de langage. Je montrerai dans la section suivante comment les actes de langage peuvent être considérés comme ayant des dimensions performatives et constatives.

L’acte de langage émerge donc d’une désaffection avec la terminologie de constatifs et performatifs, laquelle à son tour émerge d’un rejet de la distinction entre assertions et absurdités. Chaque pas marque un meilleur modèle pour l’interprétation des phénomènes linguistiques, et se justifie par sa plausibilité et ses avantages sur le premier modèle. On peut dire qu’Austin rejette la distinction constatif/performatif comme opposition entre deux types d’acte, mais non pas comme distinction entre deux dimensions d’un seul acte.

En fin de compte donc, la distinction constatif/performatif n’est pas abandonnée comme inutile ou floue, mais comme en danger de se décomposer suite à une exploration qui serait plus assidue et, plus important, parce qu’une considération d’elle nous mène à une meilleure approche qui peut, sans faire cette distinction, expliquer ces phénomènes linguistiques et en particulier ceux qui ne peuvent être déterminés comme exclusivement ou constatifs ou performatifs. Plus tard je montrerai comment de points similaires peuvent être faits à propos d’autres distinctions, en particulier la distinction normal/parasitaire.

2.2 La théorie austinienne des actes de langage

Ayant examiné ce qu’il appelle le passage radical (sea-change)[31] que subit sa théorie pendant les sept premières conférences de Quand dire, c’est faire, par suite duquel tout usage de langage commence à être considéré comme ayant des dimensions constative et performative, Austin procède, dans les cinq conférences qui suivent, à une investigation des actes de langage, à savoir ces unités de langage ayant deux dimensions, performative et constative.

L’acte de langage peut être examiné sous trois titres: (1) comme acte significatif, (2) comme du langage ayant une certaine force conventionnelle, et (3) comme du langage ayant un certain effet non conventionnel. Ici (1) peut être considéré comme la dimension constative de l’acte de langage tandis que (2) et (3) peuvent être considérés comme constituant sa dimension performative. Le premier de ceux-ci peut être à son tour considéré sous trois sous-titres: (a) la production des sons mêmes qui sont, pour ainsi parler, les ‘véhicules’ de signification, (b) la production, par moyen de cette production de sons, de certains mots dans un certain ordre syntactique et dans une certaine langue, et (c) la production de ce dernier afin de communiquer un message spécifique, en général mais pas nécessairement à propos d’une situation concrète.

Maintenant on peut introduire la terminologie d’Austin: l’acte de langage considéré comme acte significatif est l’acte locutoire (locutionary act); cette énonciation significative dotée d’une certaine force conventionnelle s’appelle l’acte illocutoire (illocutionary act); et donnant lieu non conventionnellement à un certain effet, cette énonciation significative dotée d’une certaine force conventionnelle s’appelle l’acte perlocutoire (perlocutionary act).[32]

L’acte locutoire est, à un certain niveau, la production de sons et comme tel il s’appelle l’acte phonétique (phonetic act); à travers la production de ces sons le locuteur produit intentionnellement des mots en arrangements syntactiques et, en ce respect, l’acte s’appelle phatique (phatic act); enfin, à travers la production de mots en arrangements syntactiques avec certaines intentions et dans certains contextes, le locuteur transmet certains messages, et dans ce respect l’acte s’appelle rhétique (rhetic act).

Plusieurs critiques d’Austin suggèrent différentes autres façons d’analyser l’acte de langage mais ici je me limite à une considération de ce qu’Austin dit à propos des plusieurs aspects des actes de langage et de l’acceptabilité de cela. J’examine premièrement l’acte locutoire sous ses trois titres et puis l’acte illocutoire. L’acte perlocutoire sera mentionné brièvement et principalement afin d’indiquer les limites de l’acte illocutoire. Ensuite j’examine la problématique distinction entre la signification et la force d’une énonciation, la question étant pourquoi Austin n’assimile pas la force d’une énonciation à son sens.[33]

En ce qui concerne l’acte locutoire, Austin prétend qu’afin qu’il y ait un acte de langage, certains sons doivent être produits par la voix humaine: dire quelque chose « c’est toujours effectuer cet acte [...]: produire certains sons ...; l’énonciation est une phonation [phone] ».[34] Mais c’est évident que ceci n’est pas vrai, puisque l’on puisse dire de choses en les écrivant, la production de graphèmes. Il y a aussi beaucoup d’autres véhicules de langage, pour ainsi parler, d’autres systèmes de signes comme le sémaphore, la code Morse, de signaux de fumée, etc. Toutefois quand il parle à un certain point de « l’énoncé (écrit) de la phrase », Austin concède qu’une énonciation peut être en forme d’écriture.[35] Il est clair pourtant qu’il considère la langue parlée comme le paradigme d’énonciation, et l’écriture comme sa reproduction ‘plutôt sommaire’ (rather crude).[36] Je considérerai ceci en chapitre quatre où je montrerai comment il peut être critiqué d’une telle manière à secouer les fondations de la théorie austinienne des actes de langage.

Avant de considérer l’acte phatique, je dois remarquer que, bien que les phonations soient simplement de sons, de phonèmes sont des unités de son d’une langue particulière. Donc nous ne devons pas entendre qu’au niveau de l’acte phonétique Austin distingue entre de sons phonémiques et non phonémiques. Son ‘phonation’ n’est pas encore un phonème. Bien qu’Austin ne le dise, ce qu’il procède à dire, comme nous allons le voir, le présuppose. C’est au niveau phatique en fait que les langues entre pour la première fois en question. Ici on énonce

certains vocables (ou mots) (i.e. certain types de sons appartenant à un certain vocabulaire, et en tant précisément qu’ils lui appartiennent) selon une certaine construction (i.e. conformément à une certaine grammaire, et en tant précisément qu’on s’y conforme) avec une certaine intonation, etc.[37]

Ici les phonations deviennent des phonèmes qui expriment intentionnellement de mots du lexique d’une certaine langue, et sont intentionnellement produites dans un ordre prescrit par les règles syntactiques de cette langue. Les phonations sont produites conformément aux conventions phonémiques, lexiques et syntactiques d’une certaine langue. Je ne pense pas que ceci veut dire que les phèmes (un phème étant le résultat d’un acte phatique) soient toujours bien prononcés ou constituent de phrases bien formées. Entre certaines limites, on ne cesse de parler une langue à défaut de prononcer correctement; un étudiant de russe, par exemple, ne cesse de parler russe du simple fait qu’il ne puisse rouler ses Rs.[38] Qui plus est, on ne cesse de parler une langue à cause de certaines erreurs syntactiques, toujours dans certaines limites (par exemple, si l’on emploie le subjonctif où ça ne se doit pas). Ces limites se déterminent probablement selon l’aptitude d’un autre locuteur de la même langue de corriger mentalement l’erreur ou de comprendre malgré elle.[39]

Pour passer de l’acte phonétique à l’acte phatique, il faut avoir certaines intentions correspondant à certaines conventions: il faut entendre que ses phonations expriment des énonciations conformant aux conventions d’une certaine langue. Un perroquet qui produirait de phonations indifférenciables de celles que produisent un francophone quand il dit: ‘Allez!’, n’aurait pas dit le mot d’allez parce qu’il n’aurait pas eu l’intention que son acte phonétique se conforme aux conventions du français. Son acte n’aurait pas été un acte intentionnel en accord avec des conventions.[40]

Pour montrer que la seule énonciation de phonations n’est pas la même chose que l’énonciation de phonèmes, mots et phrases, considérez cet exemple: on se fait poser la question-piège suivante: ‘If cold water is iced water, what is cold ink?’ (Si l’eau froide s’appelle eau glacée, qu’est qu’on appelle l’encre froide?) On répond: ‘Iced ink!’ (encre glacée).[41] Ici l’on produit intentionnellement les phonèmes /aist’ink/; mais les phonations qu’on a produites auraient pu être interprétées comme les phonèmes /ai’stink/ (c’est-à-dire, ‘je pue’), bien qu’elles n’aient pas été produites avec cette intention. Ou, puisqu’Austin ne parle pas en termes de phonèmes, on aurait énoncé les phonations qui composent l’énonciation de ‘I stink’, mais on n’aurait pas énoncé ces mots puisqu’on n’avait pas cette intention comme le montre le contexte, la situation en question ici étant qu’on s’était fait questionner au sujet de liquides glacées. Ceci montre l’importance du contexte de l’énonciation: c’est le contexte, y compris les intentions du locuteur, c’est-à-dire le contexte total, qui détermine à quel acte phatique donne lieu l’acte phonétique.

Que de conformer intentionnellement à des conventions linguistiques, dans des contextes spécifiques, engendre l’acte rhétique que décrit Austin comme étant généralement l’acte « d’employer un phème ou ses parties constituantes dans un sens plus ou moins déterminé, et avec une ‘référence’ plus ou moins déterminée (‘sens’ et ‘référence’ réunis constituant la ‘signification’ [meaning]) ».[42] Il est clair, quoiqu’Austin ne le dise pas en fait, que c’est le contexte total qui détermine quel acte rhétique, si en l’occurrence aucun, est produit par le locuteur effectuant l’acte phatique. On peut produire un phème comme un spécimen du français, par exemple, dans lequel cas il ne sera pas un rhème (comme s’appelle le produit de l’acte rhétique) puisqu’il n’aura pas été employé pour exprimer quoi que ce soit. Une telle production du phème sera seulement une mention (quoique ici Austin n’emploie pas ce terme). Le contexte en générale fait en sorte qu’il soit clair comment, ou si, le locuteur avait l’intention d’employer le phème.[43] On verra plus tard qu’Austin exclut les mentions comme étant non pas de sérieux actes de langage mais plutôt des parasites.

La relation entre phèmes et rhèmes est plutôt complexe. Regardons les choses simplement d’abord: un changement de contexte peut affecter le même phème pour produire de rhèmes différents, mais le contexte ne peut affecter différents phèmes pour produire le même rhème. C’est à dire que le même phème, ou différentes occurrences du même type, peuvent être employés pour exprimer différents rhèmes dans différents contextes, mais des phèmes différents, ou des occurrences de types différents, ne peuvent jamais être employés pour exprimer le même rhème. Donc des phèmes différents ne peuvent exprimer le même rhème, mais le même phème peut bien exprimer différents rhèmes. En d’autres mots, le rhème n’est pas la même chose que la proposition puisqu’il est lié à un phème spécifique. Tout ce qu’Austin permet est que deux phèmes différents peuvent être ‘rhétiquement équivalents’.[44]

Le problème avec cette distinction est que prima facie elle semble vaine. Dire que deux phèmes sont rhétiquement équivalents mais n’expriment pas le même rhème semble être une question de couper des cheveux en quatre. Austin prétend pourtant qu’il est important de garder cette distinction à l’esprit. De plus, il semble croire que strictement différents phèmes n’expriment pas la même assertion puisqu’il dit que des actes rhétiquement équivalents expriment ‘la même assertion’, mettant ces trois mots entre guillemets, mais dans un autre sens, où l’identité du rhème est en question, pas la même assertion, et ici ces trois mots ne sont pas entre guillemets. Je considère que ces facteurs montrent qu’Austin est au moins méfiant envers de telles prétendues entités que des propositions. Peut-être ne veut-il pas tolérer que différentes expressions puissent exprimer la même proposition.

J’interprète la distinction d’Austin de la manière suivante: le rhème est le produit de l’acte rhétique; il est ce qui s’affirme dans une assertion, ce qui se promet dans une promesse, ce qui s’ordonne dans un ordre, etc. Plusieurs de ces produits peuvent être équivalents dans la mesure où ils ont des significations qui sont généralement considérées comme en pratique remplaçable les unes par les autres. Ils sont donc rhétiquement équivalents. Si nous interprétons Austin de cette manière, nous voyons comment ça lui permet d’éviter des entités idéalistes, ou à l’air idéaliste, comme des propositions. Comme nous allons le voir, il croyait que, s’il avait permis que deux phèmes différents puisse exprimer le même rhème, il se serait engagé à accepter une telle entité métaphysique.[45]

Le mouvement d’Austin au-delà de sa théorie du performatif vers la théorie des actes de langage est un mouvement qui l’éloigne de de telles (éventuelles) entités vers le concret. Il contraste les deux théories comme la ‘spéciale’ et la ‘générale’,[46] et plaide le besoin de la théorie générale comme évitant les problèmes de la traditionnelle théorie spéciale:

le besoin de la théorie générale s’impose ici du simple fait que ‘l’affirmation’ traditionnelle constitue une abstraction, un idéal, et qu’il en va de même pour sa traditionnelle vérité ou fausseté... L’acte de langage total, dans la situation totale de discours, est en fin de compte le seul phénomène que nous cherchons de fait à élucider.[47]

Ceci exprime clairement la méfiance d’Austin envers des entités abstraites telles que ‘l’assertion’. Puisque la proposition est une telle entité abstraite et idéale (ou, du moins, peut l’être), je crois que les propos d’Austin s’y appliquent aussi.[48] Donc il met l’accent sur l’acte rhétique comme par contraste une dimension d’un vrai phénomène. Plutôt que de dire que quelque information a été communiquée, Austin préfère voir l’information comme un effet.[49] Nous allons voir toutefois que Searle ne pense pas que son propre engagement à la proposition l’engage à des entités qui transcenderaient le langage.

Maintenant je contraste l’acte locutoire avec l’acte illocutoire. La question à se poser ici est si la force d’une énonciation fait partie de sa signification (et donc si la notion austinienne de locution n’est pas trop restreinte).[50] Est-ce vrai de dire que ‘Le chat est noir’ dit que le chat est noir et que ‘Je promets’ signifie de même que je promets? Plus précisément, bien qu’il soit vrai que ‘Le chat est noir’ signifie que le chat est noir et que ‘Je promets’ signifie que je promets, est-ce que la façon dont la première énonciation signifie ce qu’elle signifie la même que, ou est-ce qu’elle ressemble à, la façon dont la deuxième signifie ce qu’elle signifie? Pour Austin, je suggère, les deux sens de ‘signifie’ doivent être distingués; et en ceci il a raison. Austin marque ce type de distinction en appelant le premier la ‘signification’ (ou le sens et le référence) de l’énonciation, et le deuxième, sa force. Donc ‘Le chat est noir’, dit d’un chat particulier dans un contexte spécifique, signifie que le chat est noir; en d’autres mots, cette phrase fait référence à ce chat et lui attribue la propriété d’être noir. Par contre ‘Je promets’ signifie que le locuteur promet parce que ces mots ont la force de faire en sorte que le locuteur ait entrepris de faire quelque chose. Par exemple, si je viens de dire: ‘Je serai là’, ce qui pourrait être ou une promesse ou une prédiction, les mots signifient que mon énonciation a la force d’une promesse et non pas d’une prédiction. C’est dans ce sens de ‘signifie’ que l’on puisse dire que ‘Je serai là’ signifie que le locuteur a promis d’y être. Confondre ces deux sens de ‘signifier’ mènerait à la confusion: la signification, selon une interprétation, est le sens et le référence, et, selon l’autre, est la force. En ce qui suit j’emploie ‘signifier’ (et tous les mots apparentés) dans le premier sens seulement.

Afin de clarifier la nature de l’illocution et d’expliquer pourquoi Austin dit que la force illocutoire d’une énonciation n’est pas à interpréter comme conséquence de l’acte locutoire de l’énoncer,[51] je considère maintenant l’acte perlocutoire, qui en est bien la conséquence. De même nous faut-il le distinguer de l’acte illocutoire.

L’acte perlocutoire, comme déjà dit, est la production d’un certain effet à travers l’emploi de langage, cet effet étant effectué non conventionnellement. Par exemple, un homme dit à son épouse: ‘Je te promets une rivière de diamants’. Bien que ceci puisse lui faire plaisir, il n’y a pourtant pas de convention selon laquelle l’énonciation de ‘Je te promets une rivière de diamants’, ou simplement promettre quelque chose (même des choses très bien), fasse plaisir à la personne adressée. On peut dire que l’effet est purement ‘naturel’. Toutefois il y a bien, comme déjà indiqué, une convention selon laquelle une personne ait promis du fait même d’avoir affirmé les mots ‘Je promets’. L’énonciation en question est un moyen conventionnel de donner lieu au fait qu’une rivière de diamants est promise, mais elle est un moyen non conventionnel de donner lieu au fait qu’une femme se plaise. L’effet conventionnel, si l’on peut employer provisoirement le langage des causes et effets, est l’effet illocutoire, et l’effet non conventionnel est l’effet perlocutoire.

L’acte en question est un acte illocutoire de promettre et un acte perlocutoire de plaire. Pourtant, Austin nous avertit que « nous devons rejeter l’idée ... selon laquelle l’acte illocutoire serait une conséquence de l’acte locutoire ».[52]

Par l’emploi du lexique de l’illocution, nous faisons référence non aux conséquences (du moins au sens ordinaire) du locutoire, mais aux conventions des valeurs illocutoires (illocutionary forces) — lesquelles concernent les circonstances particulières de l’énonciation.[53]

Les actes phatiques et rhétiques ne sont pas les conséquences des actes phonétiques. Nous avons déjà vu pourquoi ceci est le cas: les sons doivent être produits avec l’intention qu’ils conforment aux conventions lexiques et syntactiques d’une langue particulière. Maintenant Austin veut signaler que les actes ilillocutoires de même ne sont pas des conséquences « au sens ordinaire » (in any ordinary sense) parce que donner lieu à quelque chose en ayant l’intention d’être conforme à une convention et en étant compris de le faire, n’est pas une question d’effectuer l’état des choses en question mais de le considérer comme ayant lieu. Donc, dire ‘Je promets’ n’effectue d’une façon causale que j’ai promis; il est plutôt le fait de promettre (ou il le constitue).[54]

Il se peut toutefois que dans certains cas il ne soit pas possible de décider si un acte est illocutoire ou perlocutoire. Comme exemple d’un acte qui pourrait être interprété comme ou illocutoire ou perlocutoire, Austin mentionne un homme balançant sa canne. Cet acte peut être l’équivalent de dire ‘je vous avertis’, et donc être illocutoire; ou il peut être l’équivalent de parler d’un ton involontairement sévère qui sert d’avertissement à ceux qui l’entend (que cet homme n’est pas quelqu’un que l’on doive traiter à la légère, par exemple), et donc être perlocutoire. La question ici est si balancer une canne est un acte conventionnel mais, comme le remarque Austin, « il est difficile de dire où commencent et finissent les conventions ».[55] L’acte pourrait être classifié de l’une manière ou de l’autre.[56]

Contre Austin, P. F. Strawson soutient qu’il y ait des illocutions non conventionnelles. Il en donne trois exemples qui nous obligeront soit de modifier notre critère ou de rejeter la distinction entre l’illocutoire et le perlocutoire, ou bien d’expliquer les exemples. Voici son premier exemple:

Il peut y avoir des cas tout de même dans lesquels énoncer à un patineur les mots ‘la glace par là est très mince’ est de donner un avertissement (est de dire quelque chose avec la force d’un avertissement) sans qu’il soit le cas qu’il y ait aucune convention que l’on pourrait exprimer (à part celles portant sur la nature de l’acte locutoire) telle que l’on pourrait décrire l’acte du locuteur comme un acte produit en conformité avec cette convention.[57]

Les deux autres exemples sont assez similaires.[58] En ce qui concerne cet exemple, il n’est pas clair qu’il n’y ait pas une telle convention. A la limite on peut dire qu’il y a du moins une convention éthique, qu’ont tendance à observer les patineurs, qui requiert que l’on indique à d’autres patineurs des situations dangereuses que l’on a rencontrées. Ceci n’est sûrement pas une simple question de bonhomie! On n’aurait pas évidement tort de dire que les patineurs observent bien un tel code éthique, ou d’étiquette, et que ils s’attendent à ce que les autres l’observent aussi.[59] Les exemples de Strawson montrent au plus que nous devons être prudents avec ce critère d’illocution.

Par contre, on pourrait dire que Strawson travaille avec une conception trop étroite de la convention. Ceci est clair dans son commentaire sur une remarque que fait Austin à propos des conventions. Voici d’abord ce que dit Austin:

Parler de « l’emploi du langage pour soutenir, arguments à l’appui, ou pour avertir », semble être du même ordre que parler de l’« emploi du langage pour persuader, exciter, alarmer ». On peut dire cependant que dans le premier cas (pour opposer schématiquement) il s’agit d’un usage conventionnel, en ce sens qu’on pourrait l’expliciter par la formule performative. Cette explication, en revanche, ne saurait avoir lieu dans le second cas.[60]

Faisant référence à ‘la remarque curieusement qualificative’ ici, Strawson commente qu’il semble ne pas y avoir de tel sens du mot de conventionnel mais seulement de ‘être capable d’être conventionnel’.[61] Pourtant, le point d’Austin, dont on risque de passer à côté ici, est que le fait que l’on pourrait dire ‘Je vous avertis que...’ ou ‘Je maintiens que...’ — des formules performatives conventionnelles — au lieu de dire simplement ‘La glace par là est très mince’, par exemple, montre qu’il est conventionnel dans certaines circonstances de faire de telles affirmations. Que l’on n’est pas obligé d’employer la formule en question indique qu’il y a une convention à laquelle on fait appel implicitement en affirmant que la glace est mince puisque autrement on aurait employée la formule.[62]

Peut-être pourrait-on soutenir toutefois que l’avertissement dans ce cas fût un effet perlocutoire. Le locuteur, selon ce point de vue, n’était pas obligé de faire appel à quelque convention que ce soit parce qu’il savait que simplement en mentionnant qu’une certaine partie de la mare n’était couverte que d’une mince couche de glace il pourrait la faire éviter au patineur (en le faisant appréhensif peut-être). Comme déjà indiqué, Austin dit qu’il est « difficile de dire où commencent et finissent les conventions ». Il est donc parfois difficile de voir où terminent les illocutions et où commencent les perlocutions. Les exemples de Strawson sont valables dans la mesure où ils montrent que la distinction entre illocutions et perlocutions est un peu floue, ce qu’Austin aurait certainement accepté comme je le montrerai tout de suite.

Dans la section précédente j’ai montré comment Austin rejette la distinction constatif/performatif comme distinction entre deux emplois exclusivement différents de langage, et continue à l’accepter seulement comme distinction entre deux différentes dimensions de l’acte de langage en général. Donc dans les cinq dernières conférences (et à la fin de la septième) il examine l’acte de langage conçu comme une unité de langage à dimensions constative et performative. Ce n’est pas un acte composé de plusieurs composants qui s’imbriqueraient pour constituer l’acte total de langage (total speech act); c’est plutôt un acte de plusieurs dimensions qui ne peuvent être nettement séparées les unes des autres.

Ces distinctions résultent largement d’un examen empirique du total contexte de langage et donc il y a peu de chances qu’elles soient précises. Austin admet que « si nous distinguons différents ‘actes’ abstraits, c’est évidement à partir des accidents qui peuvent se produire ‘de la coupe aux lèvres’: c’est-à-dire, ici, à partir des différents types de non-sens qui peuvent surgir dans l’exécution de ces actes ».[63] Ici vraisemblablement Austin utilise le mot de non-sens assez librement pour signaler l’infélicité en générale. Dans la dixième conférence il examine les utilisations de ‘dans’ et ‘par’ pour distinguer les illocutions des perlocutions, mais en fin de compte il trouve que comme testes ils ne tiennent pas le coup.[64] De même dans sa douzième conférence il tente de dresser « une liste des [forces] illocutoires d’une énonciation », de « familles plus générales d’actes de discours, liés entre eux et se recouvrant les uns les autres ».[65] De nouveau il nous attire l’attention à de larges possibilités de cas marginaux ou gênants et il souligne que ce qu’il a à dire n’est pas définitif.[66] Ainsi escamote-t-il tout métaphysique des actes de langage; il ne les analyse en catégories fixes, ni ne les divise en plusieurs composants fixes, ni n’essaye de découvrir en eux des entités non empiriques, telles que la proposition.[67] Dans un essai publié plus récemment, Austin mentionne que ce qu’il fait pourrait être décrit comme de la ‘phénoménologie linguistique’.[68] Il est question d’examiner la façon dont est ordinairement employé le langage, ce qui nécessite des descriptions de pratiques linguistiques dans des situations quotidiennes et dans des situations où pour quelque raison que ce soit ils sont défectueux. Constamment dans Quand dire, c’est faire Austin se montre prêt à décrire à nouveau le contexte total de langage aussi tôt qu’un particulier moyen devient peu plausible. Même ses suggestions finales sont offertes comme ayant besoin de plus de travail. Searle, on peut le dire, a tenté un tel travail. Et c’est cela que j’examine tout de suite.

2.3 La théorie searlienne des actes de langage

Dans cette section j’examine trois questions fondamentales. Premièrement je considère comment Searle remplace l’acte locutoire par l’acte propositionnel (dont les composants sont les actes de référence et de prédication), et je montre pourquoi une telle complication est justifiée. Deuxièmement je considère les raisons pour lesquelles Searle rejette la distinction locution/illocution — il montre, en somme, que l’acte locutoire, qu’il nomme ‘acte propositionnel’ et dont sa conception diffère de celui d’Austin, est une dimension de l’acte illocutoire. Et troisièmement je considère les additions de Searle à la théorie des actes de langage; je considère le développement de sa théorie de signification énonciative (utterance meaning) à partir de ses origines dans la théorie de H. P. Grice. Je montrerai, dans le chapitre suivant, comment la théorie de signification de Searle lui permet de formuler une explication plus évoluée des relations entre actes normales de langage et parasites. Ce qui me concerne principalement dans cette section est l’explication searlienne de référence et de prédication, son développement d’une théorie de signification énonciative et son abandon d’une telle théorie au moment où il postule une distinction logique entre les intentions de représenter et de communiquer (la première étant conçue comme indépendante de la seconde et antérieure à elle).

2.3.1 L’analyse searlienne de l’acte de langage

Searle comme Austin rejette la distinction constatif/performatif comme distinction entre deux différents types d’acte, et il accepte que l’acte de langage est l’unité fondamentale de signification et de force (ou la plus fondamentale unité linguistique à dimensions constative et performative). Il accepte aussi les actes illocutoire et perlocutoire. Son interprétation de ce-dernier ressemble à celle d’Austin, mais il interprète le premier assez différemment. Searle ne distingue pas entre les actes locutoire et illocutoire mais entre l’acte illocutoire et deux autres actes: l’acte d’énonciation et l’acte propositionnel. Dans cette section j’examine pourquoi Searle rejette la distinction locution/illocution. Comme signalé dans la section précédente, les locutions et illocutions concernent le langage comme significatif et ayant une force conventionnelle. Sous une certaine description un acte phonétique était significatif, c’est-à-dire qu’il avait un sens et une référence, et sous une autre description il avait une certaine force conventionnelle et comptait pour un certain type d’acte social — comme par exemple ordonner ou promettre.

Bien que Searle accepte que l’acte de langage soit à la fois significatif et de force conventionnelle, il analyse différemment ses dimensions, la majeure différence étant qu’il postule un acte propositionnel à deux composants: les actes de référence et de prédication. Il accepte donc la proposition que, comme nous l’avons vu, les scrupules d’Austin l’empêchèrent d’embrasser. Il parle aussi de l’acte de prédication (un acte incomplet) qu’Austin ne mentionne pas. Voici un schéma des deux systèmes:

Austin
  1. l’acte locutoire:
    1. l’acte phonétique,
    2. l’acte phatique,
    3. l’acte rhétique;
  2. l’acte illocutoire;
  3. l’acte perlocutoire.
Searle
  1. l’acte d’énonciation;
  2. l’acte propositionnel:
    1. l’acte de référence,
    2. l’acte de prédication;
  3. l’acte illocutoire;
  4. l’acte perlocutoire.

Avec ce schéma comme point de référence, j’examine maintenant, par rapport à celle d’Austin, l’analyse searlienne de l’acte de langage.

L’acte le plus fondamental du système searlien est l’énonciation de morphèmes, de mots et de phrases.[69] Le morphème est le plus petit élément d’un mot qui est fonctionnel dans un système linguistique. Il ressemble donc guère à la phonation d’Austin. C’est plutôt une organisation de phonations en certains types d’unité qui ont une fonction dans une langue. Donc l’acte d’énonciation ne correspond pas à l’acte phonétique d’Austin et, en fait, il n’y a rien dans le système de Searle qui s’y correspond. Ceci ne veut pas dire pourtant que Searle rejette l’idée d’un acte phonétique. Il le reconnaît mais ne l’inclut pas.[70]

L’acte d’énonciation est un acte de langage sans signification déterminée.[71] Puisque que de produire un acte d’énonciation sans en produire un propositionnel serait d’  « aligner des mots, et ne rien dire pour autant »,[72] il semble que l’acte d’énonciation correspond à peu près à l’acte phatique qui était l’acte d’énoncer les vocables, mots et unités syntactiques d’une langue spécifique. Bref, puisque l’acte d’énonciation est la production de morphèmes, de mots et de phrases (sans tenir compte de ce qu’ils soient employés ou simplement mentionnés), et puisque l’acte phatique est la production de vocables, de mots et d’unités grammaticales dans une langue spécifique (encore sans tenir compte de ce qu’ils soient employés pour dire quelque chose ou soient simplement mentionnés), la similitude ici est assez proche pour justifier que l’on considère provisoirement l’acte searlien d’énonciation comme le même que l’acte phatique d’Austin.

Toutefois l’acte propositionnel de Searle ne correspond pas à l’acte rhétique. Bien que les deux actes concernent l’emploi de langage comme significatif dans la mesure où il a un sens et une référence déterminés, Searle seul permet que différents actes d’énonciation puissent comporter le même acte propositionnel, Austin niant, comme nous l’avons vu, que différents actes phatiques peuvent produire le même acte rhétique.[73] Qui plus est, bien qu’Austin tienne qu’il puisse bien y avoir un acte rhétique qui ne soit pas illocutoire, Searle nie qu’il puisse y avoir un acte propositionnel sans qu’il y ait de même un acte illocutoire.[74]

Comme indiqué ci-dessus, on peut examiner l’acte propositionnel sous deux rubriques: comme acte de référence et comme acte de prédication. Seul le premier est un acte complet de langage puisque, tandis que l’on peut faire référence à quelque objet sans rien en dire, l’on ne peut dire quelque chose sans que ça soit, du moins en théorie, au sujet de quelque objet. L’acte de prédication est donc un acte incomplet de langage. En ce qui concerne l’acte de référence, Searle explique l’emploi d’expressions référentielles dans des actes de ce type à la manière suivante:

J’appellerai « expression référentielle » toute expression servant à identifier une chose, un procès, un événement, une action, ou tout autre type d’être « individuel » ou « particulier »... C’est à leur fonction que l’on reconnaît les expressions référentielles, et non pas toujours à leur forme grammaticale superficielle ou à la manière dont elles remplissent leur fonction.[75]

Donc le mot d’homme dans la phrase ‘Un homme est venu’ fait référence; mais il ne la fait pas dans la phrase ‘Jean est un homme’. Ceci est clair du fait qu’il ne sert à identifier un homme que dans le premier cas. Dans le deuxième cas, il sert à attribuer à Jean la propriété d’être homme. Évidemment donc ‘est un homme’, qui est un prédicat, ne peut pas tenir tout seul; il doit accompagner quelque expression référentielle. C’est pourquoi Searle dit que l’acte de prédication « n’est, en aucun cas, un acte de langage indépendant ».[76]

Searle dit que nous devons distinguer entre le sens d’une expression référentielle et la proposition communiquée par son énonciation. Le sens est transmis par les termes descriptifs généraux mentionnés ou laissés à être entendus par l’expression référentielle « mais dans bien des cas le sens de l’expression ne suffit pas par lui-même à communiquer une proposition, mais plutôt c’est l’emploi de l’expression dans une certaine situation qui permet de communiquer une proposition ».[77] Donc, bien que le mot d’homme, par exemple, ait un sens indépendamment de tout contexte particulier, c’est seulement dans quelque contexte particulier qu’il puisse être utilisé pour faire référence à un individu particulier.

Ceci signifie, je pense, que l’énonciation de ‘L’homme est ivre’, interprétée comme mention, et non pas comme étant employée dans un contexte spécifique, n’est pas un act propositionnel en dépit du fait qu’elle a un sens. Il y a un acte de prédication en question mais aucun acte de référence puisque la prétendue expression référentielle ne fonctionne pas, c’est-à-dire qu’elle n’identifie rien dans aucun contexte. Il semble donc que l’acte d’énonciation de Searle embrasse des cas d’énonciations significatives qui ne font référence à rien et n’exprime aucune préposition. Searle pourtant prétend, comme nous l’avons vu, que les actes d’énonciation ne sont pas des actes où l’on dise quelque chose. Or, puisque ‘L’homme est ivre’ n’est pas un acte propositionnel, il ne peut être qu’un simple acte d’énonciation. Donc, tandis qu’elles ont un sens, les actes d’énonciation ne font pas référence et par conséquent n’expriment aucune proposition. Il en suit que ‘L’homme est ivre’, bien qu’ayant une signification littérale — elle signifie que l’homme est ivre — ne peut exprimer aucune proposition, ne peut affirmer qu’un homme soit ivre.

L’acte d’énonciation correspond à l’acte phatique d’Austin, comme déjà remarqué. L’acte phatique n’avait ni sens ni référence déterminés mais, pour employer un terme de Forguson déjà mentionné, un sens déterminable. La même chose peut être dite, nous le voyons maintenant, de l’acte d’énonciation searlien. Il requiert un contexte spécifique pour que l’expression référentielle fasse référence de fait. L’acte propositionnel, comme l’acte rhétique, a par contraste un sens et une référence déterminés. La principale différence entre ces deux derniers actes est donc celle déjà mentionnée, à savoir que la même proposition peut s’exprimer dans deux énonciations de type différent tandis que le même rhème ne le peut pas. L’autre différence significative, déjà mentionnée, est la découverte par Searle, pour la théorie des actes de langage, d’un acte de prédication.

La question à poser maintenant est si cette analyse différente (et je viens de montrer qu’elle n’est qu’un petit peu différente) ajoute quelque chose à la théorie des actes de langage ou, plus précisément, quelque chose que l’on ne pourrait pas avoir avec les seuls concepts d’Austin. Jusqu’à présent nous avons pu voir que la postulation d’un acte de prédication pourrait être considérée comme une avance sur Austin. Pourtant le coût de cette avance est l’adoption de l’acte propositionnel. L’acte propositionnel fait en sorte que l’opinion de Searle semble, au moins, plus métaphysique que celle d’Austin. Maintenant il faut donc considérer s’il y a, dans la théorie de Searle, une telle raison pour l’acte propositionnelle qui ne soit pas une raison pour l’acte rhétique. Le changement, vaut-il le coût? La raison peut être trouvé dans la postulation par Searle d’une structure profonde de langage.

J’ai cité ci-dessus un passage de Searle qui dit que c’est par leur fonction qu’on reconnaît les expressions référentielles, et non pas, ou pas toujours, par leur grammaire de surface. Donc, ‘Cet homme est ivre’, écrite ici dans ce texte, ne fait pas référence bien que l’expression ‘cet homme’ puisse avoir l’air référentiel. C’est seulement lorsqu’elle est utilisée dans un contexte spécifique pour dire d’un homme particulier qu’il soit ivre qu’elle est référentielle. C’est donc la fonction de l’expression, et non pas sa forme de surface, qui la définit.

La grammaire de surface d’une phrase est sa grammaire simpliciter. Le qualificatif ‘de surface’ s’utilise pour la distinguer d’une grammaire profonde, c’est-à-dire, dans cette instance, quand on pense à une grammaire de phrases concernée seulement avec leurs fonctions. Si l’on examine des énonciations en termes de leur fonctionnement (ou en termes des actes qu’elles exécutent), on peut avoir une grammaire qui isole de telles propriétés que des marqueurs de proposition (propositional indicators), des expressions référentielles, des prédicats, et des marqueurs de force illocutoire (illocutionary force indicators). Le marquer de force illocutoire, par exemple, marque une énonciation comme une assertion, un ordre, une promesse ou quelque autre performatif, et peut être représenté ou non à la surface par une forme marquant la force illocutoire (illocutionary force indicating device), telle qu’un performatif explicite à l’austinienne.[78] Searle souligne qu’il n’est pas nécessaire qu’il y ait une telle forme à la surface pour indiquer quel type d’acte illocutoire s’effectue. Souvent le seul contexte montre la force d’une énonciation. Donc le contexte, plutôt qu’aucune forme, pourrait déterminer la force illocutoire.

Le contexte peut aussi, quoique Searle ne semble pas le dire explicitement, déterminer le marqueur de proposition. Par exemple, la phrase ‘Je serai là’ dite par un locuteur d’un ton de voix particulier peut constituer une promesse. Ici la proposition exprimée est que le locuteur sera là et la forme marquant la force illocutoire est son intonation.[79] Les deux ne sont pas séparées au niveau de la surface. Et ‘Je le promets’, qui est un performatif explicite, a un contenu propositionnel quand dit comme réponse à la question: ‘Serez-vous là?’. Elle a le contenu propositionnel que le locuteur sera là.

Il semble que les innovations de Searle paient bien le coût de l’introduction par lui de la proposition parce que maintenant il est possible de formuler une grammaire profonde des actes de langage à travers une considération de leur fonctionnement en contexte. Et la proposition ici ne peut être considérée autrement que comme un moyen logique d’analyser des actes de langage dans leurs contextes. Il n’y a aucune trace de métaphysique dans tout ceci.

2.3.2 La critique searlienne d’Austin et le développement d’une théorie de signification

Ayant présenté les différences entre les théories d’Austin et de Searle, il faut considérer maintenant les critiques spécifiques à Austin que propose Searle — en particulier celles de la distinction locution/illocution, qui mènent celui-ci à structurer différemment son acte de langage. En somme, il rejette cette distinction parce que, la signification parfois déterminant la force, elle n’est pas complètement générale. Par exemple, la signification de ‘Je promets’ détermine la force de cet acte d’énonciation comme l’acte illocutoire de promettre. C’est en vertu de sa signification que ‘je promets’ compte comme une promesse.

Examinons les détails de cette critique: Searle caractérise Austin correctement comme commis à la thèse que « Les énonciations qui [sont] différentes occurrences du même type locutoire [peuvent] être occurrences de différents types illocutoires ».[80] Donc ‘Je vais le faire’ peut sans changement de signification être soit une simple prédiction ou une promesse. Searle formule cette critique ainsi:

il semble que [cette distinction] ne peut pas être complètement générale, en ce qu’elle distinguerait deux classes d’actes mutuellement exclusives, parce que pour certaines phrases, du moins, la signification, au sens austinien du terme, détermine (au moins une) force illocutoire de l’énonciation de la phrase. [Donc ‘Je promets, par la présente déclaration, que je vais le faire’] peut parfois être autres actes illocutoires aussi, mais il doit, du moins, être une promesse.[81]

L’exemple ici est un performatif explicite, une promesse explicite. Austin bien sûr n’aurait pas nié qu’il est toujours employé avec la force d’une promesse. Or le point de ce que soutient Searle ici est qu’il n’y a point d’acte locutoire ici.

On ne pourrait d’une manière persuasive nier qu’une énonciation typique de ‘Je promets...’ est un acte illocutoire, mais, comme nous venons de le voir dans §2 ci-dessus, on n’aurait pas tort de dire que, tandis que sous une description elle est un acte significatif, sous une autre elle est un acte d’une certaine force. Toutefois Searle nie que l’on puisse faire abstraction de la ‘nature’ illocutoire d’une énonciation afin de la considérer exclusivement en termes de signification locutoire. En d’autres mots, il dit qu’elle peut être décrite comme illocution mais non pas comme locution. Conventionnellement ‘Je promets...’ détermine mon acte de promettre quelque chose en vertu de la signification de ce que je dis.

Quoique ici la signification détermine la force, on ne peut dire, à moins d’équivoquer sur les deux sens du mot de signification ci-dessus esquissés, que la force d’une énonciation soit sa signification au même sens que le chat est sur le paillasson est la signification de ‘Le chat est sur le paillasson’. Searle montre pourtant que la force d’une énonciation peut être assimilée à sa signification dans la mesure où celle-ci détermine celle-là. Toutefois, puisque parfois on ne peut pas faire abstraction de l’illocution, tous les actes de langage ne peuvent être analysés en actes illocutoires et locutoires. Ceci justifie donc que dans son analyse de l’acte de langage il omet l’acte de locution. Dans ce respect son analyse de l’acte de langage représente une avance sur la théorie d’Austin.[82]

Je considère maintenant la théorie searlienne de signification et de communication afin d’examiner une autre critique d’Austin que je cite:

Austin parle parfois comme si, en plus du sens d’une phrase, il y avait une autre classe de conventions — de force illocutoire; mais dans précisément ces cas ou il y a une distinction entre signification et force, la force n’est pas portée par une convention mais par d’autres aspects du contexte, y compris les intentions du locuteur; et aussi tôt que la force est déterminée par une convention explicite elle devient, ou en générale tend à devenir, une partie de la signification.[83]

En d’autres mots, soit la signification, ou l’intention et d’autres aspects du contexte, plutôt qu’une convention, déterminent un acte illocutoire, qui n’a pas de forme marquant sa force illocutoire, comme l’acte illocutoire qu’il est. Donc, ‘Comment allez-vous?’ est un idiome dont la signification, selon Searle, ne peut être interprétée comme: ‘Dans quelle manière vous déplacez-vous?’. Il a la force d’une salutation. Mais comment a t-il cette force? Est-ce seulement l’intention du locuteur qui dans un certain contexte le détermine comme tel?

La signification peut parfois, semble-t-il, être une question d’avoir l’intention de produire un certain effet dans un certain contexte. Ceci est ce que H. P. Grice veut dire quand il parle de la signification non naturelle, significationNN (‘MeaningNN’).[84] La formulation de Strawson nous suffira ici:

[Un locuteur] L signifie quelque chose non naturellement par une énonciation x s’il a l’intention (i1) de produire en énonçant x une certaine réponse (r) dans un auditeur A; et s’il a l’intention (i2) que A reconnaîtra l’intention (i1) de L; et s’il a l’intention (i3) que cette reconnaissance de la part de A de l’intention (i1) de L fonctionnera comme la raison, ou une partie de la raison, pour laquelle A réponde r.[85]

Searle indique que ceci ferait en sorte que la communication, ou dire quelque chose avec l’intention de la dire, soit un acte perlocutoire. Comprendre la signification deviendrait simplement une conséquence de l’acte (à savoir, sa réponse).[86] Mais parfois le seul ‘effet’ d’un acte de communication est la compréhension, et non pas forcément quelque réponse comme la croyance. Dans la terminologie d’Austin, ceci est un cas d’assurer la compréhension (securing uptake), et dans celle de Searle c’est produire un ‘effet illocutoire’. Voici comment Searle le formule: « le locuteur L a l’intention [i2] de produire un effet illocutionaire EI sur l’auditeur A en amenant A à reconnaître l’intention [i1] que L a de produire EI. »[87] Ici nous avons l’intention d’être compris d’avoir l’intention de produire un effet illocutoire.

Mais parfois, comme le montre Searle contre Grice, la signification est plus que ça. « La signification est plus qu’une affaire d’intention, c’est également, quelquefois au moins, une affaire de conventions. »[88] Ce que l’on veut dire est parfois une question de convention, mais parfois tous les trois facteurs (c’est-à-dire l’intention, le contexte et la convention) doivent être pris en compte. Une phrase peut avoir une certaine signification indépendamment de ce que je veux produire en l’énonçant dans un certain contexte. Les significations peuvent donc être exprimées intentionnellement ou conventionnellement.

Prenons l’exemple searlien d’un soldat américain qui veut faire croire à ses capteurs, des fascistes italiens, qu’il est allemand pour qu’ils le laissent partir. Il ne peut que leur réciter une phrase d’une chanson allemande pour leur faire croire qu’il est germanophone et donc un soldat allemand. Ce qu’il a l’intention de produire dans ce contexte, par moyen de sa récitation de ‘Kennst du das Land wo die Zitronen blühen?’, est qu’ils croient qu’il est allemand. Mais cette phrase ne signifie nullement ce que Grice devrait tenir en raison de sa théorie — à savoir: ‘Je suis un soldat allemand’. Sa signification conventionnelle est toujours ce que nous traduirions en français comme ‘Connaissez-vous le pays ou fleurent les citronniers?’ quoique l’Américain ait l’intention qu’elle fasse croire aux Italiens qu’il soit soldat allemand. Donc la signification conventionnelle diffère de la significationNN.

Searle dérive le schéma suivant pour expliquer la signification conventionnelle:

Dire que L énonce la phrase T avec l’intention de signifier T (c’est-à-dire, qu’il signifie littéralement ce qu’il dit), c’est dire que:

L énonce T et que
(a) L, par l’énonce E de T, a l’intention i-I de faire connaître (reconnaître, prendre conscience) à A que la situation spécifiée par les règles de T (ou certaines d’entre elles) est réalisée. (Appelons cet effet, l’effet illocutionaire EI.)
(b) L a l’intention, par E, de produire EI par la reconnaissance de i-I.
(c) L’intention de L est que i-I soit reconnue en vertu (ou au moyen) de la connaissance qu’a A des règles (certaines d’entre elles) gouvernant (les éléments) T.[89]

Ici comprendre T c’est savoir sa signification, et savoir sa signification c’est comprendre les règles pour l’emploi de T. Donc T a une signification conventionnelle qui peut être exprimée en règles sémantiques pour l’emploi de T. Or employer T d’après sa signification conventionnelle, en d’autres mots dire T avec l’intention qu’elle ait sa signification conventionnelle, c’est: (1) avoir l’intention qu’A comprenne que T' (l’interprétation conventionnelle de T, disons); (2) avoir l’intention qu’il la comprenne en vertu de sa reconnaissance de notre intention qu’il comprenne T'; et (3) lui faire comprendre T' par moyen de sa connaissance des règles de l’emploi conventionnel de la phrase T. Dans cette situation T est « un moyen conventionnel de réaliser l’intention de produire chez l’auditeur un certain effet illocutionaire ».[90]

Dans Les actes de langage Searle rejette l’explication gricéenne de signification en faveur de celle analysée ci-dessus. L’explication gricéenne ne peut même être modifiée pour prendre en compte les caractéristiques de l’exemple du Prisonnier Américain. De plus, on ne peut

modifier l’explication de Grice en analysant la signification en terme de compréhension. Ce serait trop circulaire, car on se rend bien compte que signification et compréhension sont trop étroitement liées pour que la seconde puisse servir de base à l’analyse de la première.[91]

Dans des oeuvres plus récentes, Searle réintroduit, avant de l’abandonner de nouveau encore plus récemment (et quoique comme supplément à la position de Les actes de langage qui par contraste est considérée comme explication de la signification littérale) ce qui est fondamentalement l’opinion de Grice. Dans Sens et expression il distingue entre la signification littérale d’une phrase et la signification énonciative d’un locuteur.[92] Par exemple, en introduisant une métaphore (que j’examine dans les chapitres suivants) il parle d’« énonciations dans lesquelles ce que le locuteur veut dire métaphoriquement diverge de ce que la phrase veut dire littéralement ».[93] D’autres cas dans lesquels la signification de la phrase et celle de l’énonciation divergent, sont l’ironie et les indirects actes de langage.[94] Ceux-ci sont des cas ou l’on peut

réussir à communiquer ce que l’on veut dire lors même que le locuteur et l’auditeur savent l’un et l’autre que le sens des mots que le locuteur énonce n’exprime pas exactement ni littéralement ce que le locuteur a voulu dire.[95]

La signification d’une énonciation (utterance meaning) à l’air d’être la significationNN de Grice modifiée afin d’être illocutoire plutôt que perlocutoire. Dans les mots de Lewis, dans de tels cas « la coordination [c’est-à-dire en effet la communication] sera effectuée non pas par force de précédent mais par force de clarté (salience) ».[96] Le contexte, dans le cas de la signification énonciative, montrera quelle était l’intention; c’est-à-dire, si l’auditeur réussit à interpréter correctement ce que le locuteur voulait dire, celui-ci aura communiqué avec lui (sa signification lui aura été communiquée) en vertu du fait que ce locuteur aura réussi à faire évidente son intention de communiquer ce qu’il voulait dire. Il n’aura pas communiqué en vertu de conventions.

Avant de montrer comment Searle modifia sa théorie de la signification énonciative (en s’éloignant de la théorie type gricéen), je dois évaluer les avantages de ce développement. Il montre comment la théorie searlienne des actes de langage peut expliquer la manière dont la force d’une énonciation peut être déterminée par le contexte quand elle ne l’est pas par la signification d’une phrase. Afin que quelqu’un puisse apprécier qu’on lui promette, sans qu’on utilise les mots ‘Je vous promets’, il suffit de lui dire, dans un contexte tel qu’il ne peut ignorer que nos mots aient la force d’une promesse, ce que l’on fera. Par exemple, s’il est soufrant et on lui dit: ‘Je passerai demain faire quelques emplettes pour vous’, la situation montre que l’on promet. Il n’est donc pas nécessaire ici de postuler de conventions (austiniennes) de force illocutoire.

Maintenant j’examine comment Searle modifia sa théorie de signification comme initialement présentée dans Les actes de langage et Sens et expression. Dans des oeuvres plus récentes (par exemple, Intentionnalité et ‘Meaning, Communication, and Representation’), Searle change son avis concernant l’analyse de la signification de la phrase et de l’énonciation. Maintenant il rejette « l’idée que les intentions qui comptent pour la signification sont les intentions de produire des effets sur des auditeurs ».[97] Dans le langage de Les actes de langage, énoncer la phrase T tout en l’entendant ne sera plus expliqué comme l’utilisation d’un moyen conventionnel pour produire un effet illocutoire sur quelque auditeur. De même, la signification des énonciations ne sera plus expliquée en termes d’intentions de produire un effet illocutoire sur quelque auditeur. Dans le langage austinien, la signification ne sera plus une question d’assurer la compréhension. Searle sépare donc l’intention de représenter de l’intention de communiquer sa représentation. Il indique que ce qui est représenté est un état d’affaires, mais ce qui est communiqué (si communication il y en a) est une représentation de l’état d’affaires (et non pas l’état lui-même).[98] Donc Searle dit que

la représentation est antérieure à la communication, et les intentions de représenter sont antérieur aux intentions de communiquer. Une partie de ce que l&